Intelligence artificielle et art : une création faite avec l'IA vaut-elle moins ?
Une création faite avec l'IA ne vaut pas moins qu'une autre. L'IA apprend des œuvres existantes comme tout artiste a appris de ceux qui l'ont précédé, à une autre échelle. Les créations qui se ressemblent viennent de ceux qui l'utilisent sans idée, pas de l'outil. La seule objection qui tient vraiment, c'est l'emploi : les commandes les plus simples partent déjà vers l'IA.
La question vaut autant pour l'artiste que pour le designer qui travaille pour une marque. J'utilise l'IA pour créer, dans mon studio, Exuno. Voici pourquoi elle n'enlève rien à la valeur d'une création.
Les peintres de Lascaux auraient-ils refusé un crayon ?
Il y a plus de 20 000 ans, des peintres ont couvert les parois de la grotte de Lascaux, en Dordogne, d'animaux peints et gravés. Les datations les plus récentes, publiées par le ministère de la Culture, situent les figures autour de 21 000 ans avant notre époque.
Leur outillage tenait dans peu de place. Le ministère de la Culture recense quelques silex, des blocs de pigment, des meules, des pinceaux, des tampons et des pochoirs taillés dans des peaux. Les rouges et les jaunes viennent de l'ocre. Les noirs viennent de l'oxyde de manganèse ou du charbon de bois (ENS de Lyon). Les peintres travaillaient au pinceau, au doigt, au tampon. Ils soufflaient aussi le pigment sur la roche, la technique la plus propre à Lascaux.

Des peintres qui soufflaient le pigment pour obtenir ce que le pinceau ne donnait pas auraient pris le crayon qu'on leur tendait. Ils cherchaient le meilleur outil pour leur image. Les créateurs d'aujourd'hui font la même chose.
L'IA va plus loin qu'un crayon. Un crayon exécute le geste de la main qui le tient, l'IA propose une image entière. Cette différence déplace la question vers la personne qui choisit, parmi ce que l'IA propose, l'image qui sera gardée. C'est elle qui fait l'œuvre.
Que disait-on de la photographie en 1859 ?
En 1859, Charles Baudelaire consacre une partie de son Salon au public moderne et à la photographie. Il voit dans l'industrie photographique « le refuge de tous les peintres manqués ». Il écrit que l'industrie, quand elle entre dans l'art, en devient « la plus mortelle ennemie ». Il réserve à la photographie un rôle de servante des sciences et des arts, « comme l'imprimerie et la sténographie ».
167 ans plus tard, la photographie est exposée dans les musées. Elle est au cœur de la plupart des campagnes de marque. La peur de Baudelaire est celle qui accompagne chaque nouvel outil de l'image : voir le métier dévoré par la machine. C'est une résistance au changement. Elle revient aujourd'hui face à l'IA.
Une différence existe : la photographie n'a pas appris à faire des images en regardant les tableaux des peintres. L'IA, si. C'est le cœur de l'objection des créateurs. J'y reviens plus bas, parce qu'elle oublie comment les artistes eux-mêmes ont toujours appris.
Un artiste et un designer de marque créent-ils de la même façon ?
L'artiste et le designer font le même travail de tête. Chacun puise dans son histoire, son expérience, ce qu'il a vu et ce qu'il a appris. Le point commun, c'est l'imagination. Et l'imagination ne part pas de rien : elle recompose ce que l'on a perçu.
Seul le cadre change. Le designer travaille sur une commande, pour une marque, un public et un délai. L'artiste fixe lui-même son cadre. Quand une entreprise commande un logo, une affiche ou un film, elle achète cette imagination. La question « une création faite avec l'IA vaut-elle moins ? » se pose donc de la même façon pour une toile exposée et pour la campagne d'une PME.
Je travaille avec l'IA comme avec un partenaire. J'apporte l'imagination et mon histoire. L'IA apporte une connaissance très étendue de l'art et du design. La valeur naît de la rencontre des 2. Une création faite ainsi est aussi authentique qu'une autre.
Les créations faites avec l'IA se ressemblent-elles ?
Oui, quand elles sont faites sans savoir-faire. Depuis 6 mois à 1 an, des visuels générés par l'IA qui se ressemblent circulent massivement : des flyers, des affiches, des menus. Ils viennent pour la plupart de personnes sans formation en création, qui font toutes la même demande à l'IA, « fais-moi un flyer », puis gardent le premier résultat. Une demande identique donne une image moyenne, la même pour tout le monde.

Pendant ce temps, beaucoup de créatifs de métier se tiennent à l'écart de l'IA, par crainte de voir leur savoir-faire dévoré. Ils laissent la place à ceux qui n'ont pas ce savoir-faire. Tant que ce sera le cas, les visuels se ressembleront. Aucune étude ne mesure encore ce recul des créatifs de métier. L'étude d'Adobe et Harris Poll ne porte pas sur eux : 83 % des 2 006 créateurs français interrogés en septembre 2025 utilisent l'IA générative, mais ce sont des créateurs de contenus débutants ou semi-professionnels (Adobe, 28 octobre 2025).
L'étude la plus citée sur l'uniformisation, celle d'Anil Doshi et Oliver Hauser parue dans Science Advances en juillet 2024, confirme ce mécanisme sans le dire. 293 participants recrutés en ligne sur la plateforme Prolific ont écrit des récits de 8 phrases. Certains ont reçu 1 à 5 idées proposées par GPT-4. 600 évaluateurs ont jugé les récits. Avec l'IA, les récits sont jugés plus créatifs, mieux écrits et plus agréables à lire. Les participants les moins créatifs au départ gagnent le plus. Les récits aidés se ressemblent davantage entre eux.
Regardez qui a été testé : des participants qui ne sont pas des auteurs de métier, qui reçoivent des idées génériques d'une IA qui ne sait rien de leur plume. Ce sont exactement les conditions qui produisent des créations semblables. Un écrivain ou un copywriter qui travaille avec une IA nourrie de ses propres textes obtient l'inverse : l'IA prolonge sa plume. Le texte ressemble à son auteur. L'étude ne l'a pas testé.
L'étude d'Eric Zhou et Dokyun Lee, parue dans PNAS Nexus le 5 mars 2024, le montre sur des artistes. Elle suit plus de 50 000 artistes et plus de 4 millions d'œuvres sur une plateforme de partage, dont environ 5 800 artistes qui ont adopté l'IA. Leur production augmente de 50 % le mois de l'adoption, puis double le mois suivant. Après 6 mois, leurs œuvres reçoivent 50 % de favoris en plus par vue, de 2 % à 3 %. La nouveauté moyenne baisse, mais les œuvres les plus nouvelles le sont davantage. Ceux qui en profitent le plus sont les artistes qui explorent des idées originales et trient bien ce que l'IA propose, quel que soit leur niveau technique de départ.

La ressemblance vient de l'usage. La personne qui tient l'outil fait l'écart. Pour une marque, c'est décisif : une identité qui ressemble à celle du concurrent ne se retient pas. Un visuel généré sans idée de départ ressemblera à ceux des autres.
Les modèles ont-ils appris sur les œuvres sans accord ?
Oui. La plupart des données d'entraînement ont été extraites d'internet, sans licence, comme le rappelle une communication présentée à l'Assemblée nationale par la députée Céline Calvez le 25 juin 2025. Les créateurs en tirent 2 reproches : on ne leur a pas demandé leur accord. L'IA a absorbé des millions d'œuvres pour apprendre à en produire de nouvelles.
C'est pourtant ainsi que les artistes ont toujours appris. Un peintre apprend en regardant les tableaux des autres, en les copiant, en les analysant. Les écoles d'art transmettent une vision à partir d'œuvres existantes. Les mouvements naissent de cette façon. Le cubisme naît en 1907 sous l'influence de Paul Cézanne, qui montrait un objet sous plusieurs points de vue. Les masques sculptés de l'art africain l'ont aussi nourri, selon le site Histoire des arts du ministère de la Culture. Personne n'a reproché à Picasso ou à Braque d'avoir volé Cézanne. Personne n'a demandé aux peintres de rémunérer ceux qui les avaient inspirés.
La différence est l'échelle. Un humain absorbe les œuvres qu'il a sous les yeux. L'IA en absorbe des millions, parce qu'elle en est capable. La nature de l'apprentissage reste la même : observer, comprendre, puis créer autre chose. Laisser croire qu'un créateur humain invente à partir de rien relève de l'hypocrisie. La création vient toujours de quelque part.
Le droit encadre déjà cette question. Depuis une directive européenne de 2019, un modèle peut s'entraîner sur des œuvres sans autorisation préalable, sauf si l'auteur s'y oppose par un procédé lisible par une machine. Le 23 février 2024, l'ADAGP, la société qui gère les droits de nombreux artistes des arts visuels, a déclaré cette opposition pour tout son répertoire. Le 4 novembre 2025, dans le procès de Getty Images contre Stability AI, la Haute Cour de Londres a jugé que le modèle ne contient pas de copies des photos, seulement des paramètres (Mayer Brown, 13 novembre 2025). Depuis le 2 août 2025, les fournisseurs de modèles d'IA à usage général doivent publier en Europe un résumé des données qui ont servi à l'entraînement, sous peine de sanctions pouvant atteindre 15 millions d'euros ou 3 % du chiffre d'affaires mondial (ActuaLitté, 25 juillet 2025).
L'IA prend-elle du travail aux illustrateurs et aux graphistes ?
Oui. C'est l'objection la plus solide. En janvier 2024, la Society of Authors a interrogé ses 12 500 membres au Royaume-Uni et reçu 787 réponses. 26 % des illustrateurs et 36 % des traducteurs disent avoir déjà perdu du travail à cause de l'IA générative. 37 % des illustrateurs voient la valeur de leur travail baisser.

En France, aucun chiffre public ne porte encore sur les illustrateurs ou les graphistes. La communication de Céline Calvez signale une nette baisse des commandes pour les doubleurs, les traducteurs et les sous-titreurs. Pour la musique et l'audiovisuel, une étude réalisée par PMP Strategy pour la CISAC, qui fédère les sociétés d'auteurs, estime qu'en 2028, 24 % des revenus des créateurs de musique et 21 % de ceux de l'audiovisuel seraient menacés, soit environ 22 milliards d'euros sur 5 ans (CISAC, 2024).
Les commandes les plus simples partent en premier : le flyer, le menu, l'affiche d'un soir. Les entreprises les font désormais elles-mêmes avec l'IA. Le travail qui demande une idée, une direction, une marque à construire, résiste, parce que l'IA ne le fait pas seule. Le créatif qui s'empare de l'IA garde ce travail-là. Celui qui la refuse laisse le terrain à ceux qui n'ont pas son savoir-faire.
Ce que je retiens, en tant que créatif qui utilise l'IA
Travailler avec l'IA, c'est un échange entre 2 intelligences qui n'ont pas le même contexte. Je peux aller contre ce qu'elle propose, ou m'en nourrir pour proposer autre chose. Une idée peut naître de moi ou d'elle, être retouchée par elle, puis par moi. C'est une boucle créatrice. L'intérêt naît de cette confrontation de points de vue.
Rien dans cette boucle n'est automatique. Sans idée de départ, l'IA rend une image moyenne, celle que tout le monde obtient avec la même demande. Avec une idée précise, elle me fait gagner des essais que je n'aurais pas eu le temps de faire. La valeur reste du côté de celui qui décide.

Que regarder quand on commande une création ?
Pour une entreprise qui commande une création, savoir si l'IA a servi dit peu de chose. La question utile porte sur la personne qui a dirigé le travail.
Le chemin. Demandez à voir les pistes explorées et celles qui ont été écartées, avec la raison. Un prestataire qui dirige son travail sait expliquer ses choix.
La ressemblance. Posez la création à côté de celles de vos concurrents et de ce que vous voyez passer chaque jour. Si elle s'y fond, elle ne fera pas son travail de marque, avec ou sans IA.
L'usage de l'IA. Demandez comment le prestataire s'en sert et à quelle étape. Un créatif qui maîtrise l'outil l'explique sans détour.
Les droits. Une création appartient à son auteur tant qu'un contrat écrit ne vous cède pas les droits. Pour une image en grande partie générée, la protection elle-même se discute encore : faites préciser dans le contrat ce qui vous est cédé. La règle de la cession est détaillée dans l'article Agence, freelance ou studio : choisir sans le budget d'une agence.
Une création faite avec l'IA vaut ce que vaut la personne qui la dirige. Le travail de marque d'Exuno est présenté sur la page Marque. Ma messagerie est ouverte : WhatsApp.
Sources
Anil R. Doshi et Oliver P. Hauser, « Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content », Science Advances, vol. 10, n° 28, juillet 2024 : https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.adn5290
Doshi et Hauser, jeu de données de l'étude, Zenodo, 14 juin 2024 : https://zenodo.org/records/11654403
Eric Zhou et Dokyun Lee, « Generative artificial intelligence, human creativity, and art », PNAS Nexus, vol. 3, n° 3, 5 mars 2024 : https://academic.oup.com/pnasnexus/article/3/3/pgae052/7618478
Ministère de la Culture, Lascaux, « Dating the figures at Lascaux » : https://archeologie.culture.gouv.fr/lascaux/en/dating-figures-lascaux
Ministère de la Culture, Lascaux, « The techniques » : https://archeologie.culture.gouv.fr/lascaux/en/techniques
ENS de Lyon, Planet-Terre, Pierre Thomas et Olivier Dequincey, 10 juin 2024 : https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Img820-2024-06-10.xml
Charles Baudelaire, « Le public moderne et la photographie », Salon de 1859, dans Curiosités esthétiques, 1868 : https://obtic.huma-num.fr/obvie//critique/compdoc.jsp?id=baudelaire_curiosites-esthetiques_005&refid=action_n4_003
Ministère de la Culture, Histoire des arts, « Cubisme : histoire, caractéristiques, artistes » : https://histoiredesarts.culture.gouv.fr/Mouvements-artistiques/Le-cubisme
Assemblée nationale, Céline Calvez, « L'impact de l'intelligence artificielle sur la culture : quels défis juridiques et enjeux pour l'Union européenne ? », 25 juin 2025 : https://questions.assemblee-nationale.fr/dyn/contenu/visualisation/931249/file/Communication%20Impact%20IA%20culture.pdf
ADAGP, « L'ADAGP prend des mesures pour protéger ses membres face à la menace des intelligences artificielles génératives », 23 février 2024 : https://www.adagp.fr/fr/actualites/ladagp-prend-des-mesures-pour-proteger-ses-membres-face-la-menace-des-intelligences
Mayer Brown, « Getty Images v Stability AI: What the High Court's Decision Means for Rights-Holders and AI Developers », 13 novembre 2025 : https://www.mayerbrown.com/en/insights/publications/2025/11/getty-images-v-stability-ai-what-the-high-courts-decision-means-for-rights-holders-and-ai-developers
ActuaLitté, Hocine Bouhadjera, « IA : l'obligation de transparence entre en vigueur en Europe », 25 juillet 2025 : https://actualitte.com/article/125218/legislation/ia-l-obligation-de-transparence-entre-en-vigueur-en-europe
European Writers' Council, « SoA Survey UK: A third of translators and quarter of illustrators losing work to AI », 9 mai 2024 : https://europeanwriterscouncil.eu/soa-survey-uk-ai-2024/
CISAC, « Étude IA de la CISAC/PMP Strategy », 2024 : https://www.cisac.org/services/reports-and-research/cisacpmp-strategy-ai-study
Adobe, « Étude Adobe : 83 % des créateurs français utilisent l'IA générative et y voient un levier de croissance pour l'économie de la création », 28 octobre 2025 : https://news.adobe.com/fr/news/downloads/pdfs/2025/10/28/alerte-media-etude-adobe-83-des-createurs-francais-utilisent-l-ia-generative-et-y-voient-un-levier-de-croissance-pour-l-economie-de-la-creation.pdf